Guitare manouche : ce qui distingue la bouche en D de la petite bouche ovale
Dans le vocabulaire de la guitare manouche, la bouche en D et la petite bouche ovale désignent la forme de l’ouverture pratiquée dans la table d’harmonie...
Si 1988 marque un vrai virage dans l’histoire du jazz européen, c’est bien parce que Biréli Lagrène publie cette année-là Foreign Affairs, un album qui, pour beaucoup, a été une claque, même chez ceux qui croyait déjà tout connaître de sa virtuosité. Le jeune guitariste alsacien, révélé par le revival manouche, ne se contente pas d’y démontrer ses racines : il s'appuie précisément sur cette filiation pour mieux la transcender.
Mais pourquoi Foreign Affairs s’est-il révélé si décisif dans la bascule de Biréli vers le jazz fusion ? De l’équipe de musiciens recrutée pour le disque à l’étendue des influences (be-bop, funk, rock, musiques africaines), tout ici respire l’ouverture, la remise en question des codes et l’ampleur du terrain de jeu.
Dès les premiers instants, le casting « international » interpelle. Loin d’une démarche « cosmétique » ou d’une simple fantaisie, le choix des invités sur Foreign Affairs est le signe le plus concret de cette envie de métissage :
Impossible de ne pas relever le choix délibéré : Biréli va chercher à la source, du côté de ceux qui ont écrit l’histoire du genre qu'il désire explorer.
Avec « Foreign Affairs », Biréli affirme un langage, mais refuse tout dogmatisme. L’album s’articule autour de compositions originales et de relectures, mais aucune ne cherche à « franciser » les influences étrangères ; au contraire, chaque piste se veut un laboratoire de mélange et d’interactions.
Ce panel donne à entendre la maturité de Biréli alors qu’il n’a pas encore 22 ans à la sortie de l’album ! (Source : Jazz Hot)
Biréli Lagrène n’a jamais caché son goût pour l’expérimentation. Sur cet album, il va encore plus loin :
Cette capacité caméléon donne un relief saisissant à la guitare de Biréli, à des lieues de la simple reproduction du style Django.
L’approche de l’improvisation révèle la volonté permanente de Biréli de repousser ses propres limites. Dans « Foreign Affairs », il développe une écriture polyrythmique, n’hésite pas à créer des ruptures ou à superposer riffs et harmonies complexes. Plusieurs critiques, de DownBeat à Télérama (Télérama), insisteront d’ailleurs à l’époque sur cette spontanéité, loin du « jazz manouche corseté » que lui colleront parfois les puristes.
« Foreign Affairs » brille par ses clins d’œil, ses citations et son immense respect pour les pionniers du genre. Zawinul, mentionné plus haut, est bien plus qu’un simple invité ; certains morceaux évoquent clairement Weather Report (« Foreign Affairs », « Passion Dance »), jusqu’à des emprunts stylistiques : nappes de synthé en arrière-plan, sens du groove, dialogue instruments/machines.
Autre influence décisive : Allan Holdsworth. L’utilisation de jeux légato extrêmes, de volumes swells et de plans rapides trahissent une admiration et une assimilation de la langue du guitar hero britannique, sans pour autant s’y diluer.
Du côté rythmique, l’art du groove se nourrit aussi de la funk fusion des années 80. Biréli ne se contente pas d’un écrin jazz : c’est une fusion « ouverte », qui absorbe autant le swing manouche que le climat électrique de Miles période « Tutu » ou même certaines subtilités africaines (noun, grâce à Mino Cinélu).
Nombreux sont les artistes de jazz manouche à avoir essayé l’aventure du crossover, mais peu en gardant leur identité comme le fait Biréli ici. « Foreign Affairs » n’est pas un « album de transition », il n’est pas un simple hommage à la fusion : c’est un manifeste. Quelques faits majeurs le confirment :
Il ne s’agit pas d’une parenthèse : le projet influence la suite de sa discographie, avec de nombreux albums en trio, quartet et sextet dans cet esprit, jusqu’à « Front Page » ou « Djangology ».
Au-delà du style, l’album frappe par sa fraîcheur : il montre que la virtuosité n’est jamais une prison, pour peu qu’on ose expérimenter. De nombreux guitaristes de jazz européens (Antonio Forcione, Sylvain Luc, Adrien Moignard) semblent avoir puisé dans cet esprit d’explorateur.
Si Biréli Lagrène était déjà reconnu en France comme « le successeur de Django », « Foreign Affairs » l’installe véritablement sur la scène mondiale du jazz contemporain. Sa nomination pour plusieurs récompenses internationales et ses tournées à guichet fermé aux États-Unis dans la foulée en témoignent (source : JazzTimes).
| Pays | Année | Récompense ou nomination |
|---|---|---|
| Allemagne | 1989 | Jazz Award |
| France | 1988 | Choc Jazzman |
| États-Unis | 1990 | Entrée dans le classement Billboard Jazz Albums |
« Foreign Affairs » n’a pas seulement ouvert la voie à la fusion chez Biréli Lagrène ; il a ancré chez lui une philosophie de jeu. Aujourd’hui encore, qu’il soit en compagnie d’un contrebassiste jazz, d’un joueur de oud ou derrière une guitare électrique, Biréli continue d’abolir les frontières, fidèle à l’esprit d’ouverture qui souffle sur chaque titre de ce disque.
Pour qui s’intéresse à l’histoire du jazz, ce disque n’est pas uniquement une étape dans la discographie de Lagrène ; il est un pont entre mondes, une passerelle qui invite, plus que jamais, à écouter le jazz comme une aventure en perpétuelle transformation.