L’année 1988 : Un tournant dans la carrière de Biréli Lagrène

Si 1988 marque un vrai virage dans l’histoire du jazz européen, c’est bien parce que Biréli Lagrène publie cette année-là Foreign Affairs, un album qui, pour beaucoup, a été une claque, même chez ceux qui croyait déjà tout connaître de sa virtuosité. Le jeune guitariste alsacien, révélé par le revival manouche, ne se contente pas d’y démontrer ses racines : il s'appuie précisément sur cette filiation pour mieux la transcender.

Mais pourquoi Foreign Affairs s’est-il révélé si décisif dans la bascule de Biréli vers le jazz fusion ? De l’équipe de musiciens recrutée pour le disque à l’étendue des influences (be-bop, funk, rock, musiques africaines), tout ici respire l’ouverture, la remise en question des codes et l’ampleur du terrain de jeu.

Des partenaires venus d’horizons multiples : une équipe pour la fusion

Dès les premiers instants, le casting « international » interpelle. Loin d’une démarche « cosmétique » ou d’une simple fantaisie, le choix des invités sur Foreign Affairs est le signe le plus concret de cette envie de métissage :

  • Joe Zawinul (claviers) : pilier de Weather Report, figure mythique du jazz fusion, dont la présence ne doit rien au hasard.
  • Dennis Chambers (batterie) : l’un des batteurs les plus impressionnants de la scène fusion américaine, longtemps partenaire de John Scofield et Parliament-Funkadelic.
  • Will Lee (basse) : connu pour son jeu caméléon et son expérience à la fois jazz et pop.
  • Mino Cinélu (percussions) : français, ex-collaborateur de Miles Davis, Sting, Weather Report, gage d'éclectisme.

Impossible de ne pas relever le choix délibéré : Biréli va chercher à la source, du côté de ceux qui ont écrit l’histoire du genre qu'il désire explorer.

Un répertoire qui assume la diversité et la modernité

Avec « Foreign Affairs », Biréli affirme un langage, mais refuse tout dogmatisme. L’album s’articule autour de compositions originales et de relectures, mais aucune ne cherche à « franciser » les influences étrangères ; au contraire, chaque piste se veut un laboratoire de mélange et d’interactions.

  • « Bop Doo » : ouverture funky, phrasés électriques, solo d’un lyrisme puissant ; la batterie de Chambers injecte une énergie rock/funk qui emporte tout.
  • « Blue Eyes » : croisement entre ballade jazz et couleurs modales, nappes de clavier qui évoquent Weather Report.
  • « Foreign Affairs » (titre phare) : dialogues entre claviers (Zawinul) et guitare, motifs syncopés à la main droite, tonalités tantôt méditatives, tantôt explosives.
  • « 6727 Buckland Valley Rd. » : clin d’œil affirmé à une Amérique fantasmée, du groove jusqu’aux chorus.

Ce panel donne à entendre la maturité de Biréli alors qu’il n’a pas encore 22 ans à la sortie de l’album ! (Source : Jazz Hot)

Analyse de style : une guitare sans frontières

Techniques de jeu – hybridation et virtuosité

Biréli Lagrène n’a jamais caché son goût pour l’expérimentation. Sur cet album, il va encore plus loin :

  • Utilisation régulière de bends bluesy et de tapping, héritage du rock/fusion américain.
  • Phrasés qu’il module avec une rare aisance, capables d’aller du jazz be-bop des années 50 à une esthétique funk moderne.
  • Mélange des modes : pentatonique, mixolydien, dorien, mais aussi passages très chromatiques, dignes des expériences de John McLaughlin.

Cette capacité caméléon donne un relief saisissant à la guitare de Biréli, à des lieues de la simple reproduction du style Django.

L’improvisation au cœur du projet fusion

L’approche de l’improvisation révèle la volonté permanente de Biréli de repousser ses propres limites. Dans « Foreign Affairs », il développe une écriture polyrythmique, n’hésite pas à créer des ruptures ou à superposer riffs et harmonies complexes. Plusieurs critiques, de DownBeat à Télérama (Télérama), insisteront d’ailleurs à l’époque sur cette spontanéité, loin du « jazz manouche corseté » que lui colleront parfois les puristes.

Dans la lignée des géants du jazz fusion : influences et filiations

« Foreign Affairs » brille par ses clins d’œil, ses citations et son immense respect pour les pionniers du genre. Zawinul, mentionné plus haut, est bien plus qu’un simple invité ; certains morceaux évoquent clairement Weather Report (« Foreign Affairs », « Passion Dance »), jusqu’à des emprunts stylistiques : nappes de synthé en arrière-plan, sens du groove, dialogue instruments/machines.

Autre influence décisive : Allan Holdsworth. L’utilisation de jeux légato extrêmes, de volumes swells et de plans rapides trahissent une admiration et une assimilation de la langue du guitar hero britannique, sans pour autant s’y diluer.

Du côté rythmique, l’art du groove se nourrit aussi de la funk fusion des années 80. Biréli ne se contente pas d’un écrin jazz : c’est une fusion « ouverte », qui absorbe autant le swing manouche que le climat électrique de Miles période « Tutu » ou même certaines subtilités africaines (noun, grâce à Mino Cinélu).

Pourquoi « Foreign Affairs » est un acte de rupture

Nombreux sont les artistes de jazz manouche à avoir essayé l’aventure du crossover, mais peu en gardant leur identité comme le fait Biréli ici. « Foreign Affairs » n’est pas un « album de transition », il n’est pas un simple hommage à la fusion : c’est un manifeste. Quelques faits majeurs le confirment :

  • L’album marque le premier disque de Biréli produit par un label américain, JVC, distribué mondialement (source : discographie officielle Biréli Lagrène).
  • Plusieurs titres sont enregistrés à New York et non en Europe.
  • Le projet reçoit un Jazz Award en Allemagne en 1989 et figure dans les classements internationaux de meilleurs albums de jazz de l'année.
  • Biréli enchaîne dans cette période des tournées avec John McLaughlin, Larry Coryell, les frères Brecker, autant de figures du jazz fusion au plus haut niveau.

Il ne s’agit pas d’une parenthèse : le projet influence la suite de sa discographie, avec de nombreux albums en trio, quartet et sextet dans cet esprit, jusqu’à « Front Page » ou « Djangology ».

Ce que « Foreign Affairs » a apporté au jazz européen et à la carrière de Biréli Lagrène

Une ouverture pour la jeune génération

Au-delà du style, l’album frappe par sa fraîcheur : il montre que la virtuosité n’est jamais une prison, pour peu qu’on ose expérimenter. De nombreux guitaristes de jazz européens (Antonio Forcione, Sylvain Luc, Adrien Moignard) semblent avoir puisé dans cet esprit d’explorateur.

Vers une reconnaissance internationale

Si Biréli Lagrène était déjà reconnu en France comme « le successeur de Django », « Foreign Affairs » l’installe véritablement sur la scène mondiale du jazz contemporain. Sa nomination pour plusieurs récompenses internationales et ses tournées à guichet fermé aux États-Unis dans la foulée en témoignent (source : JazzTimes).

PaysAnnéeRécompense ou nomination
Allemagne1989Jazz Award
France1988Choc Jazzman
États-Unis1990Entrée dans le classement Billboard Jazz Albums

À l’écoute de l’esprit « fusion » chez Biréli aujourd’hui

« Foreign Affairs » n’a pas seulement ouvert la voie à la fusion chez Biréli Lagrène ; il a ancré chez lui une philosophie de jeu. Aujourd’hui encore, qu’il soit en compagnie d’un contrebassiste jazz, d’un joueur de oud ou derrière une guitare électrique, Biréli continue d’abolir les frontières, fidèle à l’esprit d’ouverture qui souffle sur chaque titre de ce disque.

Pour qui s’intéresse à l’histoire du jazz, ce disque n’est pas uniquement une étape dans la discographie de Lagrène ; il est un pont entre mondes, une passerelle qui invite, plus que jamais, à écouter le jazz comme une aventure en perpétuelle transformation.

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